Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Ah, la poésie...

UN SOIR, À METZ


Le soir qui s'installe sur Metz adoucit les formes
      et les visages
la lumière chaude des lampadaires
tiédit le bitume cendreux des boulevards
À cette heure de pointe et de pénombre
la ville montre ses éclats pourpres
L'air froid recule devant un léger vent du Sud
      presqu'un parfum
qui vient d'on ne sait où

Sur le ciel d'Occident pâturent de petits nuages roses
l'épaule du Saint-Quentin s'engourdit
dans la banlieue morose où tremblent les premières ampoules du soir
Des pigeons s'envolent de l'Esplanade
le jet d'eau est un feu d'artifice
aux goutelettes incandescentes
Les grimaces des fontaines et des façades
quittent angles et linteaux des fenêtres
Elles renaissent dans le rire de joyeux drilles
qui s'éloignent sur la place Saint-Jacques
Le marchand de frites qui s'affaire sur ses paniers d'huile
les regarde un sourire amusé aux lèvres
À cette heure indécise, entre chien et loup
le monde vacille
imperceptiblement

Au marché couvert des bouchers transportent
      d'énormes quartiers de viande
la marchande de fleurs regroupe ses derniers bouquets
sous une maigre ampoule
Bleu du soir sur les paupières de Metz
Papillon de nuit dont les ailes commencent à battre

À la cathédrale des dizaines de cierges brûlent
sous les yeux d'une vierge vénérée depuis
      la nuit des temps
Voisine de l'archaïque dragon dont parle Rabelais
cette vierge cette mère
c'est le cœur silencieux de la cité
Les êtres miséreux et les âmes dévotes y convergent
et le clochard pouilleux
qui tend la main à l'entrée
est le troisième personnage d'une antique trinité

Je remonte cette rue cette journée
guidé par le frou-frou du vent qui agite
les feuilles des platanes et éveille un murmure enivrant
Sur le trottoir se mêlent des odeurs de brioches et des parfums
      de femme
Je reprends pied dans un monde où des paillettes scintillent
      sur les paupières
Quelque part des lèvres s'entrouvrent
et je retrouve mes yeux de gosse
quand j'étais ébahi par les lumières d'une autre ville
dans un autre temps
il y a bien longtemps

Dans les rues piétonnes se croisent les habitants
ceux du jour et ceux de la nuit
La clarté des voix les notes d'une guitare
m'ouvrent les portes d'un chaud Orient de ténèbres
La soirée habille de velours bleuté
      la cité messine
ses jambes lumineuses coulent vers le Nord
déjà enfoui dans l'encre de la nuit


            et sous mes yeux
               le buisson de ses eaux noires
            devient l'incernable
                  source
                           qui attire
                  mais s'estompe
            dès qu'un regard avide
            dirige ses lames froides
                  vers ses pulsations



Vie du soir ville du soir
tout change et se rassemble
et par la rue Haute-Pierre où naquit Paul Verlaine
le poète à la douce musique et aux couilles d’hippopotame
me revient la question d'un vieil ami d'exil

                  est-il possible
            de sonder
                  l'insondable
            de donner
                  à l'informe
                        une forme
            pétillante
                  comme le sommet
                        d'une vague
            constellée d'écume



Avec ce pas de danse et cet air de fête
qui emplit ma tête et me charme
cette question flotte, telle un bouchon sur les eaux noires
En fait ce n'est pas une vraie question
juste les volutes d'une fumée sur les trottoirs d'une métropole
la charge soudaine d'une barque invisible
des amis jamais revenus
dont les voix brûlent encore sous la cendre
de mon silence

et au-dessus des eaux du pont des Morts
qui charrient une Mésopotamie d'étoiles
s'élève en moi, des années après, une réponse
alors que je respire toutes les odeurs de la nuit

            je sais que le poème
            s'apparente
            à cette bruyère aux fleurs mauves
            du bord du chemin

            Il vit d'échanges souterrains
            autant que de prodigalité solaire
            unissant l'ombre
            à la clarté
            dans la geste de son éclat

            -- n'arrache pas la touffe
            pour déterrer la racine
            de ce qui parle

            sinon tu perdrais
            et l'éclat
            et la vie

            et qui sait alors si
            tu ne deviendrais pas
            l'errant aux paupières arrachées
            dans le labyrinthe des jours


Octobre 1983

      

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