Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Et la musique !

JAZZ AU LUMINA


7 septembre 2012

Une question, qui me taraudait depuis bien des années, m'est revenue récemment à l'esprit. Comment ai-je fait pour connaître et retenir autant d'airs de jazz ? Comment ai-je pu rappeler d'autant de morceaux de Louis Armstrong, Sidney Bechet, Charlie Parker, Miles Davis, Lester Young, Django Reinhardt, et de bien d'autres musiciens de jazz ?

Une petite recherche sur Internet m'a confirmé ce que je pensais vaguement à ce sujet. Je connais des dizaines de morceaux de jazz. Ils me reviennent par moments, je les siffle ou les fredonne spontanément, sans les avoir entendus récemment. Je ne suis allé à aucun concert de jazz, je n'ai pas passé une soirée dans un cabaret qui donne toute sa place à cette musique. Par ailleurs, je ne dispose pas d'une discothèque de jazz à domicile. Alors, comment se fait-il qu'autant d'airs de cette musique me trottent en tête ?

Si je réfléchis bien, je suis projeté au moins 50 ans en arrière. En 1962. Une salle de cinéma, le Lumina, à Audincourt. Je me souviens de l'attente des films et des entractes, dans le brouhaha des discussions multiples. À cette époque, les téléviseurs n'avaient pas encore colonisé les salons, les chambres, les salles d'attente. Le cinéma, c'était le grand écran, les murs couverts de velours rouge, les lumières qui s'éteignent, la magie des images qui s'animent sur l'écran et font accéder à d'autres mondes.

Les portes d'accès à la grande salle comportaient un hublot, comme dans les anciens paquebots. Passer une telle porte, c'était s'embarquer pour une croisière low cost avec pour point de départ les rues de son quartier. Et ça commençait avec des morceaux de jazz. Comme j'étais un habitué, j'ai entendu pendant des années, sans vraiment m'en rendre compte, des dizaines et des dizaines de morceaux. J'ai été imbibé de jazz jusqu'au dernier neurone. Mon imaginaire comprend de vastes territoires liés à l'ambiance des clubs de jazz. Pas étonnant qu'aujourd'hui encore cette musique me revienne en tête, comme si je sortais d'une séance de cinéma de 1962 et marchais vers l'appartement de mes parents sous une fine pluie d'octobre.



On a peine à croire, en voyant une photo noir et blanc de l'extérieur du Lumina à cette époque, de l'univers de rêves qui était contenu dans ses murs. Et pourtant...

Entendons-nous. Loin de moi toute nostalgie. Aujourd'hui, ce qui m'intrigue, c'est le fonctionnement de la mémoire, on devrait dire des mémoires. Comme les ordinateurs, on dispose au moins d'une mémoire vive et d'une mémoire morte ; pour être précis, d'une mémoire de surface et d'une mémoire profonde. Des airs de jazz, qui me paraissent si familiers aujourd'hui, étaient stockés depuis des décennies dans les circonvolutions de ma cervelle. De récents travaux sur des archives familiales ont ramené tout ça à la surface avec une force étonnante, suscitant un réel plaisir, je dois dire. Un peu comme si la possibilité d'un voyage dans le passé était devenue une réalité.

Au départ, mes souvenirs les plus précis portaient principalement sur des airs de Django Reinhardt. Quand j'ai réécouté et reconnu certains, j'ai été étonné de constater qu'ils étaient bien antérieurs à l'époque de mon adolescence. Certains avaient même été enregistrés avant la guerre, à la fin des années 30. Autrement dit, en ce début des années 60, j'écoutais parfois des enregistrements réalisés dix, vingt, trente années plus tôt.

Cette redécouverte m'a conduit à me poser une question. Qui montait l'ambiance musicale qu'on entendait dans la grande salle du Lumina, en 1962 ? Ḗtait-ce une bande expédiée avec les bobines de films par Pathé ou une production musicale réalisée par le gérant du cinéma ? En discutant à ce sujet avec de vieilles connaissances, j'ai appris que le propriétaire du multiplexe actuel était celui de cet ancien cinéma. Je suis parvenu à le contacter par téléphone et je lui ai posé directement la question. Il m'a répondu que la musique d'ambiance était assurée par son père. Il avait un pick-up et des disques vinyles, m'a-t-il expliqué ; il passait uniquement des morceaux instrumentaux : Franck Pourcel, Caravelli, et, pour le jazz – il me précisa qu'il n'y en avait pas beaucoup – ce devait être les morceaux de compilations.

Sa réponse m'a un peu surpris. Elle allait à l'encontre de ce dont je me souvenais. J'avais complètement oublié la musique d'ambiance de cette époque, pourtant présente partout, à la radio, à la télévision, dans les cinémas. Comme j'avais retenu des morceaux de jazz, je m'étais imaginé que cette musique dominait largement, ce qui était loin d'être le cas. Je dois préciser que c'était juste avant l'arrivée du rock'n'roll, de la musique pop, etc. Ainsi, pendant quelques années, j'ai été relié à un bouillon culturel qui plongeait dans l'avant-guerre, croyant plus ou moins qu'il m'était contemporain.


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