Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Fictions brèves

UNE JOURNÉE DU DOCTEUR WILLIAMS


« Nous essayons toujours de protéger le secret de notre vie des regards du public. » Williams Carlos Williams.


Quand le docteur Williams leva les rideaux de son cabinet, le soleil de juin baignait déjà le quartier de sa lumière crue. Une telle journée ne pouvait être qu’une invite. La vie frémissait à l’extérieur, pleine de promesses. Une impression naïve, lui susurra son esprit acéré. D’un autre côté, son corps lui disait que sortir de son cabinet, marcher dans la rue ou prendre sa voiture pour se rendre dans un autre quartier, c’était s’éloigner de sa propre ombre, s’écarter de ses pauvres pensées et toucher les choses, leur aspérité rugueuse, aussi leur vigueur simple et désarmante. La vie valait la peine d’être vécue, pensait-il, même dans cette petite ville de province, pour ces quelques rencontres : elles dissipaient ce qu’il touchait de sordide ou de peu ragoûtant. Le soleil effaçait les images de malades sales ou craintifs, qui pensaient ruser avec la maladie et la mort. Comme si c’était possible. Le soleil donnait au quartier l’aspect d’une cité des Caraïbes, Porto Rico par exemple. Ah ! Porto Rico. Sans prendre le train ou le bateau, il venait de changer de pays, il avait changé de pays, tout en restant au même endroit. Le soleil éclatant avait suffi, consumant les brumes et les fumées habituelles, pour lui donner cette impression fugitive.

Changer, pouvait-on réellement changer ? se demandait-il, en consultant son carnet de visites.

Il savait qu’il était futile de se chercher dans la multiplicité de sa débâcle. Le monde s’offrait à lui ce matin-là, et il allait comme chaque jour avancer dans sa journée de travail, pareil à une locomotive lancée sur des rails, alors qu’il était mûr pour une journée de vacances, de farniente, d’oisiveté curieuse et désinvolte, sinon prêt à bondir encore plus loin. Mais non. Il userait encore ses semelles dans les rues de la petite ville qui l’avait vu naître. Il parcourrait des faubourgs connus depuis l’enfance, croisant des êtres familiers qui vivaient eux aussi dans ce monde provincial, entre les chutes du Paissac et les nuages de leurs rêves. Une rude journée de labeur l’attendait, le goudron qui allait fondre, les malades en sueur, les bouches qui hésitent à confier leurs maux. Pourtant, il se sentait une légèreté d’estivant, une humeur qui le transformait complètement, et il esquissa un pas de danse dans le corridor parsemé de taches de lumière.

Il monta dans sa voiture et s’engagea dans la rue ensoleillée. Quelques boutiques, puis un quartier de maisons identiques, vieillies, aux murs noircis. Derrière les potagers se dressaient de lourds bâtiments crasseux et des cheminées qui crachaient une fumée épaisse. Dans la lumière de ce matin-là, les constructions lui apparaissaient avec des couleurs inédites, un éclat qui les sortait de leur laideur. Il revit la tête du vieux Harry allongé sur son lit, patient comme un bonze, les yeux toujours vifs dans son visage hâlé, bouffi, avec de courts poils blancs ; il remuait les lèvres, mais aucun son ne sortait de sa bouche. À présent la mort avait fait sa besogne, pourtant la vie continuait de faire pousser les feuilles des ormes, un vert profond, toujours brillant, qui donnait à la rue des allures de parc.

Il déboucha sur une petite place, arrêta sa voiture devant une boutique. Il sortit dans la lumière crue, fit claquer la portière et pénétra dans la pénombre. Un petit homme se tenait derrière le comptoir.

« Bonjour docteur. J’espère qu’c’est l’bon vent qui vous amène.

— Bien sûr, Charles. Remettez ceci à Miss Mary. De la part de Jessica.

— Entendu », fit le commerçant en prenant le paquet. Puis il ajouta :

« Y va faire chaud pour l’enterrement d’ce pauv’ Harry.

— C’est vrai.

— Enfin, avec c’temps-là, il est allé directement au paradis. Il a pas pu s’perdre en route. » Il rit un peu, mais le cœur n’y était pas.

« Sans doute.

— Il était myope comme une taupe, mais c’était un futé », insista le petit homme.

Le docteur ne répondit pas. Il regardait par la vitrine les petits nuages blancs qui folâtraient dans le ciel bleu.

« N’oubliez pas, Charles.

— Oh non, docteur. Comptez sur moi. »

Le docteur avait déjà quitté l’ombre de la boutique. Sa haute silhouette s’éloigna sur le trottoir, dans la lumière éblouissante. Puis sa voiture disparut au coin de la rue comme si elle s’était volatilisée. En fait, elle entra dans un quartier que le soleil ne lavait pas de sa désolation. Des maisons au-delà d’entrepôts, qui rappelaient des baraques d’immigrants, des rues défoncées qui manquaient d’entretien. C’était dans ce secteur que le docteur Williams avait cassé un amortisseur deux mois auparavant. La rue descendait en hésitant vers la rivière : d’un côté les maisons, de l’autre des terrains vagues avec des palissades effondrées. Il s’arrêta devant un vieil immeuble bas et vérifia le numéro. Puis il sortit de sa voiture sa sacoche à la main et se glissa dans un passage, plongé soudain dans l’ombre. Il sentit des odeurs de cuisine, entendit les crachotements d’un poste de radio, avant de buter sur une porte. Il frappa un panneau dont la peinture s’écaillait. « Ah ! c’est vous docteur… » Une femme avec un visage aux traits lourds lui montra le passage. Elle le conduisit dans une pièce qui sentait le renfermé. Sur le lit un homme allongé le regarda avec des yeux fiévreux. Des gouttes de sueur brillaient sur son visage. Le docteur lui posa quelques questions et se pencha sur son souffle bruyant. Il le fit asseoir, puis lui posa son stéthoscope sur le torse, écoutant attentivement, avant de lui demander de se tourner.

« Qu’est-ce que c’est, docteur ? »

L’homme termina sa question avec une mauvaise toux.

« Restez tranquille. »

Il voulait parler.

« Si je tombe malade, y vont me renvoyer, à l’usine. »

Le docteur ne dit rien. Il donna un coup d’œil circulaire, comme pour chercher une ouverture. Il n’y avait pas d’air dans cette maison, le soleil n’y pénétrait pas. Les ailes des Caraïbes battaient loin de cette chambre, autant dire dans un autre monde. Le docteur rédigea une ordonnance avec son visage sévère, la femme lui dit quelques mots, le malade toussa. Puis il emprunta dans l’autre sens le goulet sombre et, soudain frappé par la lumière, il trébucha dans les pierrailles en s’approchant de sa voiture. Le bleu intense vibrait au-dessus des fils électriques, dans un ciel vierge. La rue misérable descendait vers la rivière, labourée par des sillons. Il bifurqua à droite pour quitter ce quartier.

Il retrouva une rue plus carrossable et roulait doucement, quand, soudain, au bord du trottoir, apparut une femme vêtue d’une robe de chambre à demi ouverte. Il distingua nettement la chemise de nuit blanche, semblable à un déshabillé qui s’ouvrait sur la poitrine, et dans un mouvement du corps qui ignorait le regard de l’homme, il distingua à travers le tissu la pointe d’un sein et la rondeur du ventre au-dessus de la cuisse qui s’avançait. Les roues silencieuses de la voiture firent crisser le gravier, elle tourna la tête en direction du docteur qui la salua et sourit. Elle eut un mouvement de retrait, comme si elle allait retourner dans sa maison. Puis, lorsqu’il l’eut dépassée, il la vit, dans le rétroviseur, revenir au bord du trottoir, toujours guettant, faisant le même mouvement, mais de dos cette fois.

Le soir, après sa longue journée de travail, alors que tout le monde dormait dans la maison, il griffonna nerveusement un poème sur cette apparition du matin. Il parla de cette femme comme d’une feuille tombée sur le trottoir, une feuille qui tourne dans la lumière, à Porto Rico ou dans sa ville, qu’importe ! Une image vive, fraîche, idéale peut-être, mais un corps qu’il avait frôlé. Ce n’était pas une image de la beauté, que peut-on faire de la beauté ? C’était la force d’un corps de femme qui crève le tissu, l’émergence du désir le plus banal, le coup d’aile d’Éros dans les premières heures de cette journée. Dans la lumière solaire qui découpait les ombres bleues, c’était l’émergence soudaine d’une onde de vie ; jaillie le matin sur le trottoir, elle laissait une empreinte lumineuse que ses mots le soir parvenaient à peine à atteindre. Toucher ce qui s’était passé, cet événement imperceptible, était-ce possible ? Le rythme des mots, les phrases haletantes pouvaient à peine donner le change ; tout juste esquisser une image, une autre. Mais ce n’était pas rien ! Ce travail dans la nuit, ce remuement des choses propageaient sur la page un émoi, un souffle, les échos bruts du réel le plus dense. Sans ce travail des heures nocturnes, sans ce labeur qui reculait son sommeil, sans lui, ah, sans lui, comment aurait-il pu tenir dans la prison de son enfance ?


© Alain Jean-André. Paru dans Des écrivains en Franche-Comté, Néo éditions, 2001. Droits réservés.